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V) LES CLES DE LECTURE TRADITIONNELLES
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| Les clés traditionnelles, comme leur nom l'indique, ne sont pas le fruit de mes trouvailles personnelles. Elles sont en fait des méthodes d'interprétation qui remontent aux premiers siècles du christianisme. Elles furent utilisées quasi-systématiquement par ces premiers auteurs chrétiens qui ont tant contribué à modeler la théologie de l'Eglise, je veux ici nommer les Pères de l'Eglise. Certes, tous n'y ont pas eu recours, certains préférant une approche plus historique (cf. St Jean Chrysostome), mais il n'en reste pas moins que la grande majorité de ces géants de la foi ont fait de ces clés de lecture leur outil de prédilection. Citons d'abord les auteurs des épîtres du Nouveau Testament, au premier rang desquels se trouve St Paul en personne (cf. 1 Corinthiens 10, 1-2 ; 1 Corinthiens 10, 6-11 ; Galates 4, 21-31, etc...). |
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Cette interprétation spirituelle traditionnelle ou classique, subdivisée en 4 sens, n'a malheureusement plus les faveurs des exégètes modernes, qui se sont tournés, depuis quelques décennies déjà, et ce, presque exclusivement, vers la méthode historico-critique, approche à vrai dire plus destinée à la tête qu'au coeur. Cette méthode a tellement asséché le puits des Saintes Ecritures que de plus en plus de chrétiens, salutairement, redécouvrent l'interprétation spirituelle, ils reviennent aux sources, si je puis dire, se réappropriant un savoir-faire datant des origines du christianisme. Pour preuve, le synodes des évêques d'octobre 2008, consacré à la Parole de Dieu, qui n'a pas manqué de rappeler la nécessité de dépasser l'interprétation historico-critique pour aller chercher les sens spirituels de l'Ecriture.
Enfin, signalons que le Catéchisme de l'Eglise catholique, lui-même, fait mention des sens spirituels de la Bible (cf. paragraphes 115 à 118), ce qui montre bien l'ancienneté et la vénérabilité de ce qu'on peut appeler, à juste titre, les clés de lecture traditionnelles.
Mise en garde :
Avant de commencer la présentation de l'interprétation spirituelle proprement dite, il est important que vous gardiez à l'esprit ces quelques remarques :
- Tout d'abord, la segmentation des différentes interprétations dans l'exposé qui va suivre n'est en rien une incitation à segmenter votre propre méditation. L'Esprit est maître et lui seul peut vous donner l'intuition de savoir si telle ou telle interprétation est pertinente pour tel ou tel passage. Ainsi, vous ne devez pas croire que tout passage biblique se prête obligatoirement à TOUTES les interprétations. Comme je viens de le dire, le bons sens, éclairé par l'Esprit, doit prévaloir.
- Il se peut également que deux types d'interprétation se rejoignent ; il n'est en effet pas rare que l'interprétation dite tropologique rejoigne l'interprétation anagogique ou allégorique, voire littérale, selon, évidemment, le passage biblique médité. En résumé, le maître mot dans l'utilisation des clés qui vont vous être fournies est 'souplesse', toute rigidité mécanique étant à fuir absolument sous peine de 'faire violence' au texte.


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| Thomas d'Aquin |
En définitive, le sens littéral de l'Ecriture est celui qui a été exprimé directement par les auteurs humains inspirés. Etant le fruit de l'inspiration, ce sens est évidemment voulu par Dieu, auteur principal. Mais, attention, ce sens littéral n'est pas à confondre avec le sens littéraliste auquel s'attachent les fondamentalistes. Ainsi, quand il s'agit d'un récit, le sens littéral ne comporte pas nécessairement l'affirmation que les faits racontés se soient réellement produits, car un récit peut ne pas appartenir au genre historique, mais être une oeuvre d'imagination (cf. le livre de Job, véritable conte philosophique, et, dans une certaine mesure, les livres de Ruth et de Daniel, écrits bien plus tard que les événements relatés, et, adaptés, pour une très large part, aux préoccupations contemporaines des auteurs de ces livres).
A la lumière de ce qui vient d'être dit, on comprendra mieux que ce sens, dit 'littéral', est quasiment identifiable, à notre époque moderne, à ce que nous avons vu précédemment dans les clés préparatoires, à savoir les approches historico-critique et rhétorique. En effet, nous avons vu que le but principal de l'analyse historico-critique est précisément de découvrir le sens voulu par l'auteur humain de tel ou tel livre biblique. De plus, cette approche, ainsi que l'approche rhétorique, est de toute première nécessité dans la mesure où l'une et l'autre lissent les aspérités choquantes du sens littéral. Par ce fait, elles nous aident à retirer du sens littéral une nourriture (ex : comprendre que Dieu nous aime là où nous en sommes, qu'Il désire nous parler dans les événements du quotidien, etc...), et ce, même quand le sens littéral est scandaleux ; ou bien encore, ces deux approches peuvent nous éclairer sur les limites des auteurs humains, compte tenu de leur époque, nous permettant, au moins, de passer outre le sens littéral quand ce dernier est véritablement inacceptable, car il y a des cas où ce sens est tout bonnement impossible à considérer tel quel sans l'appui des méthodes hitorico-critique ou rhétorique. Ces impossibilités du sens littéral n'avaient d'ailleurs pas échappé au grand théologien Origène, qui n'hésite pas à donner des exemples précis :
- l'inceste entre Lot et ses filles (Gn 19, 30-38).
- les deux 'épouses d'Abraham' (l'épouse légitime, Sara, et la servante Hagar, cf. Gn 16).
Ce dernier exemple, s'il était pris dans sa littéralité, donnerait des interprétations assez inattendues, puisque, entre autres, il justifierait l'emploi de mères porteuses !! Avouez que l'on serait bien loin de la doctrine morale du Christ et de son Eglise. Dans ce dernier cas, comme nous l'avons vu dans la section consacrée à l'approche historico-critique, seule une prise de conscience, par le biais de l'archéologie, du fait que c'était à l'époque pratique courante nous permet de dépasser le scandale du sens littéral pour passer au sens spirituel, comme Origène le conseille. Il faut dire qu'en cela notre théologien et Père de l'Eglise est en bonne compagnie, Paul, en personne, ayant donné une interprétation spirituelle de ce même passage (cf. Galates 4, 21-31) !
- Les psaumes sont un autre casse-tête.
En effet, certaines invectives dans les psaumes prises littéralement sont purement et simplement intolérables à la lumière de l'amour chrétien, jugez-en plutôt :
. Que les pécheurs soient retranchés de la terre, Et qu'il n'y ait plus de méchants ! Mon âme, bénis l'Éternel ! Louez l'Éternel ! (Ps 104 (103), 35)
. Le Seigneur tient en main une coupe
où fermente un vin capiteux ;
il le verse, et tous les impies de la terre
le boiront jusqu'à la lie.
Et moi, j'annoncerai toujours
dans mes hymnes au Dieu de Jacob :
" Je briserai le front des impies,
et le front du juste s'élèvera ! " (Ps 75 (74), 9-11)
. À qui le hait, Dieu fracasse la tête;
À qui vit dans le crime, il défonce le crâne.
Le Seigneur a dit : "Je les ramène de Basan,
Je les ramène des abîmes de la mer,
afin que tu enfonces ton pied dans leur sang,
Que la langue de tes chiens ait sa pâture d’ennemis." (Ps 68, (67), 22-24).
On voit bien, avec ces citations de psaumes, que le sens littéral de certains passages est impossible, le seul moyen d'en saisir l'inspiration est bel et bien le sens spirituel (voir plus bas).
En dernier lieu, précisons qu'il n'est pas toujours pertinent d'établir une distinction entre sens littéral et sens spirituel. Lorsqu'un texte biblique se rapporte directement au mystère pascal du Christ ou à la vie nouvelle qui en résulte, son sens littéral est un sens spirituel ! Tel est le cas habituel dans le Nouveau Testament, notamment dans les épîtres. Cette dernière remarque vaut d'ailleurs particulièrement pour le sens spirituel appelé 'allégorique', celui-ci concernant principalement l'Ancien Testament, comme nous le verrons. De même, un texte traitant de la fin du monde ou de la vie éternelle est nécessairement spirituel dans sa littéralité, il est donc par essence anagogique (cf. plus loin : sens anagogique).
En conclusion, nous pouvons résumer notre propos en disant que la lettre du texte, sa littéralité, n'est que le seuil du temple spirituel, la surface cachant des abîmes de sens.
Vous comprenez mieux maintenant la raison pour laquelle les approches historico-critique et rhétorique ne peuvent être classées que parmi les clés de lecture préliminaires.

L'interprétation spirituelle part du postulat que si la Bible est bien la Parole de Dieu, il y a derrière les intentions des auteurs humains, que s'efforce de retrouver le sens littéral - éclairé par l'approche historico-critique -, les intentions mêmes de l'auteur en profondeur, à savoir : Dieu. Dans ce cas, il est évident que le message voulu par Dieu englobe, certes, la pensée de l'auteur humain, mais va également bien plus loin. Aussi, est-il légitime de penser que le message biblique transcende l'histoire pour nous rejoindre dans notre quotidien (sens tropologique), se prolongeant jusque dans la Vie Eternelle (sens anagogique).Revenons maintenant aux rapports que nous pouvons établir entre les méthodes que nous avons définies comme préparatoires et les sens spirituels. Comme nous venons de le voir, le sens littéral ou historique nous mène souvent à une impasse dès que nous abordons des passages difficiles, voire choquants. Les méthodes préliminaires que sont les approches historico-critique et rhétorique peuvent, quant à elles, effectivement, nous aider à ne pas nous scandaliser, nous disposant par là à accepter la possibilité de rechercher un sens symbolique derrière une littéralité parfois intolérable et destructrice. Comme le dit St Paul :
La lettre tue, mais l'Esprit vivifie, 2 Corinthiens 3, 6Ainsi, ces approches préparatoires, comme leur nom l'indique, ne sont pas des fins en soi, mais, bien plutôt des tremplins vers une réalité plus profonde que constituent les sens spirituels d'un texte. Ces sens ouvrent des routes insoupçonnées et débloquent véritablement nos méditations bibliques quand nous 'séchons' devant des passages ardus.
Après ces avertissements, il est temps de rentrer dans le vif du sujet.
a) Le sens allégorique ou typologique :
En premier lieu, il nous faut comprendre que l'interprétation, dite allégorique, n'a pas le sens qu'on lui donne en littérature, si tel était le cas, elle équivaudrait à chercher une symbolique plus ou moins vague dans le texte biblique. Par 'sens allégorique', voilà ce que l'on doit entendre :
le sens allégorique est l'interprétation d'un passage de l'Ancien Testament en fonction de l'Incarnation du Christ, ou plus précisément, l'allégorie est l'explication des événements de l'Ancien Testament par les événements de la vie du Christ décrits dans le Nouveau Testament ; dans cette mesure, cette interprétation s'intéresse grandement à l'accomplissement, dans le Nouveau Testament, des prophéties de l'Ancien Testament, faisant ainsi ressortir la continuité entre l'Ancienne et la Nouvelle alliance. Il est à noter que l'élément christologique, par excellence, recherché par cette interprétation est le sacrifice pascal, en d'autres termes, la Croix et la résurrection, point d'orgue de l'Incarnation.
Remarquons tout de même que l'allégorie peut aussi fonctionner pour certains textes du Nouveau Testament si ceux-ci nous montrent la place centrale du Christ dans les Ecritures et dans l'Histoire. Ainsi certaines paraboles du Christ sont éminemment allégoriques. Que l'on pense à la parabole des vignerons homicides, par exemple (cf. Matthieu 21, 33-44 ; Marc 12, 1-11). Il est manifeste que ce récit imagé est allégorique, puisqu'il raconte le sort réservé au Christ et le transfert de la mission d'Israël vers l'Eglise (voir aussi l'exemple, plus loin, de la parabole du bon samaritain).
Rappelons d'ailleurs que cet intérêt pour la vie du Christ comme centre des Ecritures a également été abordé sur la page traitant des pré-requis, je vous renvoie, notamment à l'épisode des disciples d'Emmaüs, où Jésus explique tout l'Ancien Testament à la lumière de sa Passion (cf. Luc 24, 13-35 ; cf. aussi Jean 5, 39.46 où Jésus dit ouvertement que les Ecritures parlent de lui).
Il serait maintenant utile d'introduire une légère nuance entre sens typologique et sens allégorique - nous n'avons en fait défini ce dernier sens que de manière générale, tel qu'il est parfois utilisé pour recouvrir allégorie et typologie. Le sens allégorique, en fait, élargit le sens typologique, qui, lui, est exclusivement centré sur le Christ (typologique vient du grec type, qui veut dire figure, à comprendre ici comme 'figure du Christ'). Le sens allégorique, quant à lui, pris dans sa signification stricte, tourne l'interprétation, non plus exclusivement vers le Christ, mais vers des points centraux du Nouveau Testament : la résurrection, l'Eglise, le baptême, l'Evangile, le Nouveau Testament lui-même, le sens spirituel des Ecritures, etc...
Il est temps de voir quelques exemples d'interprétations allégoriques ou typologiques faites par les Apôtres eux-mêmes, ou, par les Pères de l'Eglise (à ne pas confondre avec les exemples donnés en toute fin de cet exposé). Vous allez voir que certains passages qui nous avaient paru difficiles dans leur littéralité, au point de nécessiter l'aide de l'analyse historico-critique, s'éclairent par l'allégorie ou la typologie, jugez-en plutôt :
Commençons par le sens typologique :
- Adam, figure du Christ (Romains 5, 14)
- Le rocher frappé par Moïse en vue d'obtenir de l'eau, symbolisant le Christ (1 Corinthiens 10, 4)
- Melchisédek (Gn 14, 17-20 + Ps 110, 4), préfiguration du Christ (Hébreux 5, 6.10 ; 6, 20 ; 7, 3.10-11.15.17.21)
- Isaac, figure du Christ (Jean 8, 56, ce passage de l'évangile de Jean est d'ailleurs bien mystérieux s'il n'est pas compris typologiquement)
- Le sacrifice d'Isaac (Gn 22, 1-19, passage choquant en son sens littéral) annonçant le sacrifice du Christ (sens typologique) et la résurrection des morts (sens allégorique, voire anagogique), cf. Hébreux 11, 17-19
- Le bon samaritain dans la parabole du même nom (Luc 10, 25-37) symbolisant, chez les Pères de l'Eglise, le Christ soignant et sauvant l'humanité, etc...
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| Hilaire de Poitiers |
Avant de poursuivre, il est ici utile de rappeler à nouveau que le sens allégorique, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ne se limite pas à l'Ancien Testament, loin s'en faut, cf. l'exemple du bon samaritain ci-dessus, ou la parabole des vignerons homicides (Matthieu 21, 33-44 ; Marc 12, 1-11), ou bien encore les exemples que vous trouverez à la fin de cet exposé sur l'interprétation de la Bible.
Passons maintenant aux exemples allégoriques :
- l'union d'Adam et Eve comme annonce du mystère de l'union entre le Christ et l'Eglise (Ephésiens 5, 31-32)
- le déluge figure du baptême (1 Pierre 3, 20-21)
- le passage de la Mer Rouge symbole du baptême (1 Corinthiens 10, 1-2)
- Sarah et Hagar (Gn 16 ; passage difficile, que nous avons déjà abordé dans les sections consacrées au sens littéral et à l'approche historico-critique) : St Paul se référant à Genèse 16 dit explicitement que ce passage est à comprendre de façon allégorique ; Agar, l'esclave, représentant l'Ancienne Alliance, la Jérusalem présente, la loi, tandis que Sarah, la femme libre, renvoie à la nouvelle alliance, la Jérusalem d'en-haut, la grâce (Galates 4, 21-31).
- Isaac déblayant les puits creusés par son père Abraham et bouchés par les Philistins (Genèse 26, 12-19), figure du Christ ouvrant le vrai sens de l'Ancien Testament obstrué par les Pharisiens et les docteurs de la Loi (Origène, Père de l'Eglise, Homélie 13 sur la Genèse).
- Et enfin un passage du Nouveau Testament qui peut donner lieu à une interprétation allégorique : 2 Corinthiens 4, 6-7, avec le trésor dans les vases d'argile, qu'Origène interprète comme symbolisant le sens spirituel des Ecritures - le trésor - enfermé dans les vases d'argile du sens littéral de l'Ecriture (Traité des Principes IV), etc...
Après ces quelques exemples, je voudrais maintenant vous montrer les résonnances actuelles de cette interprétation, car, à première vue, ce type d'approche biblique pourrait bien paraître dépassé. Les Apôtres, pour leur part, avaient à convaincre les juifs, d'où l'utilité de prouver la véracité de la mission du Christ à la lumière de l'Ancien Testament. Les Pères, eux, étaient bien souvent des apologistes. A leurs yeux, la défense de la foi incluait nécessairement la démonstration que le Nouveau Testament accomplissait l'Ancien, l'accomplissement des prophéties apportant une preuve incontestable de la divinité du Christ. De plus, à leur époque, le judaïsme constituait encore une réelle concurrence, il leur fallait donc montrer que le christianisme en était l'aboutissement. Mais pour nous, à quoi nous sert-il de recourir à l'interprétation allégorique ou typologique ? C'est ce que nous allons maintenant voir (une précision : les mots 'allégorie' et 'allégorique' dans ce qui va suivre seront de nouveau employés dans un sens général recouvrant l'allégorie à proprement parler ET la typologie) :
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Avant de passer au deuxième sens spirituel, vous pouvez cliquer sur ce lien qui vous offrira un résumé de l'interprétation allégorique.